Comment apprendre à apprendre aux machines

Jürgen Schmidhuber (56 ans) dirige l’Institut suisse de recherche sur l’intelligence artificielle à Manno (TI). Dans l’interview ci-après, il explique pourquoi nous n’avons aucune raison de craindre les machines plus intelligentes que nous et comment les robots vont bouleverser le trafic quotidien.

Interview: Max Fischer, Photos:Rémy Steinegger

Avec ses groupes de recherche, le «super cerveau» Jürgen Schmidhuber (56 ans) a révolutionné la reconnaissance vocale et de l’écriture manuelle, la traduction automatique ou encore les descriptions automatiques d’images, entre autres chez Facebook et Google. L’ancien professeur d’informatique à l’Université technique de Munich est directeur scientifique de l’Institut suisse de recherche sur l’intelligence artificielle (IDSIA) à Manno (TI) et directeur scientifique de Nnaisense, une start-up leader mondiale de l’intelligence artificielle basée à Lugano.

Selon lui, l’intelligence artificielle ne va pas juste changer notre vie comme l’avait fait l’industrialisation; un jour, elle se détachera de la biosphère. Il est convaincu qu’elle commencera alors par conquérir notre système solaire puis, après quelques millions d’années, la voie lactée. Enfin, dans des milliards d’années, tout l’univers visible. Cependant, cela ne se déroulera pas du tout comme dans de nombreux romans de science-fiction, dont les héros tentent de parcourir de grandes distances dans l’espace pendant notre courte durée de vie au moyen d’absurdités physiques comme le propulseur à vitesse supraluminique. Jürgen Schmidhuber est convaincu que la réalité n’aura presque rien à voir avec cette vision centrée sur l’humain.

Quiconque pense avoir affaire à un fou se trompe. Apple, Google et Facebook misent sur les algorithmes d’apprentissage créés par les groupes de recherche de Jürgen Schmidhuber. Leur particularité: les ordinateurs de Schmidhuber et de ses chercheurs sont capables d’apprendre. Ils ont par exemple appris à jouer à des jeux, à traduire ou encore à classifier des animaux. Selon le chercheur, l’intelligence artificielle n’est pas encore supérieure aux humains. Mais elle est d’ores et déjà capable d’effectuer certaines tâches mieux que nous. Et elle ne cesse de progresser. «Nous sommes encore très loin d’avoir atteint les limites physiques», affirme-t-il. Mais commençons par le commencement.

: Il veut même apprendre l’humour et l’amour aux ordinateurs: Jürgen Schmidhuber avec un boulier à Manno (TI).
: Il veut même apprendre l’humour et l’amour aux ordinateurs: Jürgen Schmidhuber avec un boulier à Manno (TI).

Monsieur Schmidhuber, comment expliquez-vous l’intelligence artificielle (IA en abrégé)?

L’IA est la science qui consiste à résoudre un problème par le biais d’automatismes. Elle apprend comme le font les enfants.

Vous faites partie de l’élite mondiale dans ce domaine. Dans vos jeunes années, vous vouliez déjà développer un robot qui soit plus intelligent que l’humain. 

En effet. Depuis mes 15 ans, j’ai voulu élaborer un système d’IA qui s’améliore de lui-même et qui apprenne à devenir plus intelligent que moi. Des techniques qui apprennent à résoudre tous les problèmes qui me dépassent, pour que l’humain vive plus longtemps, en meilleure santé et plus facilement, et que je puisse prendre ma retraite en observant ces systèmes partir à la conquête de l’univers.

Cela semble utopique. L’IA est-elle déjà supérieure aux solutions humaines? Les machines vont-elles bientôt nous dépasser?

En 2011 déjà, mon équipe au laboratoire suisse d’IA IDSIA (avec Dan Ciresan comme auteur principal) à Lugano a développé les premiers dispositifs d’apprentissage profond qui dépassaient l’humain dans la reconnaissance visuelle des formes. D’un point de vue général, les humains sont encore nettement plus intelligents que les meilleures des machines. Je doute cependant que cela soit encore longtemps le cas.

L’humain est encore plus intelligent que les machines: Jürg Schmidhuber avec un robot.
L’humain est encore plus intelligent que les machines: Jürg Schmidhuber avec un robot.

Devons-nous craindre de nous voir assujettis à l’IA, qui n’aurait pas que des bonnes intentions?

Dans certains films idiots, de méchants systèmes d’IA asservissent de gentils bodybuilders. Mais nous autres humains serions de piètres esclaves pour une IA qui mérite vraiment ce nom et qui pourrait rapidement concevoir un robot bien meilleur travailleur que nous. Nous ne tenons pas de grenouilles en esclavage, alors que nous sommes bien plus intelligents qu’elles. Les systèmes d’IA extrêmement intelligents s’intéresseront surtout à d’autres systèmes de même calibre, et pas vraiment aux humains ou aux grenouilles.

L’IA apprend d’elle-même; l’humain peut-il intervenir et gérer cette évolution?

C’est encore le cas aujourd’hui. Mais quand l’IA sera vraiment intelligente, elle échappera à l’humain.

Nombreux sont ceux qui décrivent les robots comme des «tueurs d’emplois».

Les pays qui comptent le plus de robots par habitant comme le Japon, la Corée du Sud, l’Allemagne ou la Suisse sont aussi ceux au taux de chômage le plus faible. 

Quels ont été vos succès les plus spectaculaires?

Mes deux filles.

L’intelligence artificielle ne semble exclure ni le divertissement ni la créativité?

Nous manquons encore de preuves universelles comme Bach ou les Beatles. Mais ma théorie du divertissement et de la créativité nous permet déjà de construire de simples scientifiques et artistes artificiels. Et l’amour, l’empathie et l’humour reposent aussi sur une base rationnelle accessible à l’IA.

Revenons à aujourd’hui. Le réseau neuronal artificiel LSTM développé par votre laboratoire est la coqueluche du monde scientifique. Il fonctionne déjà sur trois milliards de smartphones.

En effet. Chaque jour depuis 2015-2017, le LSTM est utilisé des milliards de fois, par exemple à 30 milliards de reprises rien que pour les traductions automatiques de Facebook; mais aussi avec les systèmes de reconnaissance vocale ou de traduction de Google, l’iPhone d’Apple, Alexa d’Amazon et bien plus encore. Le LSTM a vu le jour grâce à mes étudiants brillants, en particulier Sepp Hochreiter. Felix Gers, Alex Graves et d’autres ont aussi apporté une contribution importante.

Vous ne produisez pas de composants physiques; votre logiciel d’IA gère le matériel de vos partenaires. Pouvez-vous citer d’autres exemples de votre succès?

Dans le cadre d’un projet de démonstration, le cerveau artificiel développé par notre entreprise Nnaisense a appris à parquer des véhicules Audi sans instructeur. Ce fut une première.

À 15 ans, il voulait déjà construire quelque chose de plus intelligent que lui: Jürgen Schmidhuber dans son laboratoire.
À 15 ans, il voulait déjà construire quelque chose de plus intelligent que lui: Jürgen Schmidhuber dans son laboratoire.

Ce n’est pas tout.

Avec notre dernier projet de démonstration, l’IA de Nnaisense a appris à diriger les mains pneumatiques raffinées des robots de l’entreprise Festo. Et, en Californie, Nnaisense s’est imposées devant 400 concurrents pour remporter le concours «Learning to Run» de la NIPS, la principale conférence d’IA. 

Que fallait-il faire?

Il s’agissait d’apprendre à un torse humain simulé à franchir des obstacles le plus vite possible, mais sans «enseignant». Un enfant a besoin de nombreux mois avant de pouvoir marcher et notre système d’IA a lui aussi eu besoin d’un grand temps de calcul avant d’y parvenir. En outre, nous avons fondé une joint-venture avec le gestionnaire de fortune allemand Acatis. Un fonds basé sur l’IA cherche des actions d’entreprises sous-cotées pour des investissements à long terme. De plus, nous avons conclu des contrats avec certaines des entreprises les plus connues du monde, que je ne peux pas toutes nommer.

Vous avez aussi de grands projets en Suisse, surtout à Lugano. La ville souffre de bouchons permanents. Comment voulez-vous résoudre ce problème grâce à l’IA?

Nous serions heureux si Lugano devenait une ville qui apprenne non seulement à optimiser le trafic grâce à une gestion intelligente des feux de circulation, mais aussi à devenir plus agréable à vivre à d’autres niveaux, de l’élimination des déchets au système de santé.

Comment l’IA influencera-t-elle notre comportement en matière de mobilité?

Aujourd’hui, la plupart des voitures sont immobiles 23 heures sur 24. À l’avenir, des flottes de taxis-robots, tout d’abord dans les villes, circuleront bien plus efficacement de client à client. La plupart des trajets seront courts. La majorité des taxis seront donc électriques et munis de toutes petites batteries, car ils se rendront d’eux-mêmes à la station de recharge la plus proche lorsqu’ils auront «faim». Cela permettra d’éviter le problème principal des véhicules électriques actuels, à savoir une autonomie faible malgré de lourdes batteries. Les véhicules électriques sont construits bien plus simplement que les modèles à essence et ont donc une durée de vie presque deux fois plus longue. Ainsi, on devra peut-être construire deux fois moins de voitures. La plus grande baisse ne concernera cependant pas le nombre de voitures qui circulent en même temps, mais la demande en matière de places de stationnement. Cela pourrait révolutionner l’urbanisme.

e-tron News

Technique, société, mobilité: restez à la page dans les domaines qui marqueront la mobilité du futur.